
Photo : Franco Debartolo, Unsplash
Il y a deux familles de managers. Ceux qui disent : « Moi, je préfère garder une bonne relation avec mon équipe. » Et ceux qui disent : « Moi, je dis les choses, tant pis si ça froisse. »
Chacune regarde l'autre avec une légère inquiétude. Et chacune a raison sur un point : la première a compris que le lien compte, la seconde que le silence coûte. Le problème, c'est qu'elles croient toutes les deux qu'il faut choisir.
D'où vient ce faux choix
Il vient d'une image assez juste de ce qui se passe quand on s'y prend mal.
Quand on dit les choses mal, trop tard, trop fort, en public ou en généralisant, la relation en prend un coup. On en garde un souvenir précis. Et on en tire une règle : dire les choses abîme la relation.
Quand on se tait trop longtemps, la relation s'abîme aussi, mais lentement, sans scène, sans date. On ne s'en souvient pas comme d'un événement. On ne fait pas le lien entre le silence et la distance qui s'est installée. Et on n'en tire aucune règle.
Résultat : on a la preuve que parler coûte, et aucune preuve que se taire coûte aussi. Le faux choix est né.
Ce que coûte le silence
Le silence a l'air gratuit. Il ne l'est pas.
- Il déplace le problème. Ce qui n'est pas dit au manager concerné se dit ailleurs : à la pause, dans les couloirs, dans un message à un collègue.
- Il change votre comportement. Vous devenez plus distant, plus froid, parfois plus exigeant sur autre chose. L'autre le sent sans comprendre pourquoi.
- Il rend la conversation plus difficile. Une remarque de deux minutes aujourd'hui devient, dans trois mois, une discussion où il faut tout reprendre depuis le début.
- Il prive l'autre d'une information. Votre collaborateur ne peut pas ajuster ce qu'il ignore. Le laisser dans le flou n'est pas le protéger.
Préserver la relation en se taisant, c'est un peu comme préserver sa voiture en ne faisant jamais la vidange. Elle a l'air en forme. Jusqu'au jour où elle ne l'est plus.
Ce que coûte la franchise sans égard
L'autre famille n'est pas à l'abri.
Dire les choses, oui. Mais une information livrée sans contexte est souvent reçue comme un jugement. Ce que vous pensez être un constat, l'autre l'entend comme un verdict. Il ne discute pas, il se tait, et vous pensez que le sujet est réglé.
Il ne l'est pas. La franchise sans égard a un coût différé : moins de remontées d'information, moins de désaccords exprimés en face, plus de choses qui se passent sans vous. Vous dites tout, mais on vous dit de moins en moins.
Les deux tiennent ensemble
Dire les choses et préserver la relation ne sont pas deux objectifs qui s'opposent. Ce sont deux exigences qu'une même méthode peut tenir. C'est ce qu'on appelle la communication assertive : affirmer sans écraser, et écouter sans se dissoudre.
Concrètement, trois conditions :
Parler tôt. Plus le sujet est petit, plus il est facile à dire, et moins il pèse sur le lien. Le délai est presque toujours plus dangereux que la phrase.
Parler d'un fait. Une situation précise, datée, observable. Le fait permet de parler du problème sans mettre en cause la personne tout entière.
Laisser une place. Une question ouverte, posée avant de donner votre avis. Elle dit à l'autre que la conversation n'est pas un tribunal, et elle vous apporte souvent une information qui vous manquait.
Une situation type
Un manager remarque qu'un collaborateur expérimenté répond de plus en plus sèchement aux plus jeunes de l'équipe. Deux options lui viennent spontanément.
La première : ne rien dire. Ce collaborateur est solide, apprécié, la relation est bonne, et il ne veut pas créer de tension. Les plus jeunes, eux, arrêtent de poser des questions.
La seconde : le recadrer en réunion d'équipe, « pour que ce soit clair pour tout le monde ». Le message passe. Le collaborateur, lui, ne l'oubliera pas.
La troisième option ne lui vient pas spontanément, et c'est la plus simple : un échange en tête à tête, la semaine même. « J'ai remarqué que, lundi et jeudi, tes réponses aux questions des nouveaux étaient très courtes. J'ai peur qu'ils n'osent plus te solliciter. Comment tu vois les choses, toi ? »
Le fond est dit. La relation n'est pas mise en jeu. Ce n'était pas un choix.
Savoir de quel côté on penche
Chacun a une pente naturelle. Certains mettent le lien d'abord et repoussent ce qui fâche. D'autres mettent le fond d'abord et oublient parfois la manière. Aucune des deux n'est un défaut. Mais savoir de quel côté vous penchez vous permet de corriger avant que la pente ne choisisse à votre place.
La question n'est donc pas « relation ou franchise ? ». Elle est plutôt : « qu'est-ce que je fais, moi, quand les deux me semblent en concurrence ? »